Poèmes à Lou

Voici quelque uns des très nombreux poème de Guillaume Apollinaire adressé — souvent par courrier — à son amante Lou.

Nice, le 8 octobre 1914,

C’est dans cette fleur qui sent si bon
et d’où monte un beau ciel de nuées
que bat mon cœur
Aromatiques enfants de cet œillet plus vivant
que vos mains jointes ma bien AIMÉE
et plus pieux encore que vos ongles

La mielleuse figue octobrine
seule a la douceur de vos lèvres
qui ressemble à sa blessure
lorsque trop mûr le noble fruit
que je voudrais tant cueillir
paraît sur le point de choir
ô figue ô figue désirée
bouche que je veux cueillir
blessure dont je veux mourir

Et puis voici l’engin avec quoi pêcheur
JE
Capture l’immense monstre de ton œil
Qu’un art étrange abîme au sein des nuits profondes


Nîmes, le 17 décembre 1914,

Je pense à toi mon Lou ton cœur est ma caserne
Mes sens sont tes chevaux ton souvenir est ma luzerne

Le ciel est plein ce soir de sabres d’éperons
Les canonniers s’en vont dans l’ombre lourds et prompts

Mais près de moi je vois sans cesse ton image
Ta bouche est la blessure ardente du courage

Nos fanfares éclatent dans la nuit comme ta voix
Quand je suis à cheval tu trottes près de moi

Nos 75 sont gracieux comme ton corps
Et tes cheveux sont fauves comme le feu d’un obus qui éclate au nord

Je t’aime tes mains et mes souvenirs
Font sonner à toute heure une heureuse fanfare
Des soleils tour à tour se prennent à hennir
Nous sommes les bat-flanc sur qui ruent les étoiles


Nîmes, jour de Noël 1914,

La fumée de la cantine est comme la nuit qui vientVoix hautes ou graves le vin saigne partoutJe tire ma pipe libre et fier parmi mes camaradesIls partirons avec moi pour les champs de bataille,Ils dormirons la nuit sous la pluie ou les étoilesIls galoperont avec moi portant en croupe des victoiresIls obéiront avec moi aux mêmes commandementsIls écouteront attentifs les sublimes fanfaresIls mourront près de moi et moi peut-être près d’euxIls souffriront du froid et du soleil avec moiIls sont des hommes ceux-ci qui boivent avec moiIls obéissent avec moi aux lois de l’hommeIls regardent sur les routes les femmes qui passentIls les désirent mais moi j’ai des plus hautes amoursQui règnent sur mon cœur mes sens et mon cerveauEt qui sont ma patrie, ma famille et mon espéranceÀ moi soldat amoureux, soldat de la douce France


Nîmes, le 29 décembre 1914,

Mon Lou la nuit descend tu es à moi je t’aime
Les cyprès ont noirci, le ciel a fait de même
Les trompettes chantaient ta beauté mon bonheur
De t’aimer pour toujours ton cœur près de mon cœur
Je suis revenu doucement à la caserne
Les écuries sentaient bon la luzerne
Les croupes des chevaux évoquaient ta force et ta grâce
D’alezane dorée ô ma belle jument de race
La tour Magne tournait sur sa colline laurée
Et dansait lentement, lentement s’obombrait
Tandis que des amants descendaient de la colline
La tour dansait lentement comme une sarrasine.
Le vent souffle pourtant il ne fait pas du tout froid
Je te verrai dans deux jour et suis heureux comme un roi
Et j’aime de t’y aimer cette Nîmes la Romaine
Où les soldats français remplacent l’armée prétorienne
Beaucoup de vieux soldats qu’on n’a pas pu habiller
Ils vont comme des bœufs, tanguent comme des mariniers
Je pense à tes cheveux qui sont mon or et ma gloire
Ils sont toute ma lumière dans la nuit noire
Et tes yeux sont les fenêtres d’où je veux regarder
La vie et ses bonheurs la mort qui vient aider
Les soldats las, les femmes tristes et les enfants malades
Des soldats mangent près d’ici de l’ail dans la salade
L’un a une chemise quadrillée de bleu comme une carte
Je t’adore mon Lou et sans te voir je te regarde
Ça sent l’ail et le vin et aussi l’iodoforme
Je t’adore mon Lou embrasse-moi avant que je ne dorme
Le ciel est plein d’étoiles qui sont les soldats
Morts ils bivouaquent là-haut comme ils bivouaquaient là-bas
Et j’irai conducteur un jour lointain t’y conduire
Lou que de jours de bonheur avant que ce jour ne vienne luire
Aime-moi mon Lou je t’adore Bonsoir
Je t’adore, je t’aime adieu, mon Lou ma gloire